LA VOIE "ROYAL"

Désirs d'avenir 06 - Nice et Alpes-Maritimes

06 avril 2006

LE NOUVEL OBS

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"Les Français en ont assez !"

La méthode Royal

Comment établir un diagnostic juste de l'état de la société française ? Comment répondre à l'attente des citoyens ? Et comment leur redonner confiance ? Ségolène Royal dialogue avec Nicolas Baverez (« la
France qui tombe »), Viviane Forrester (« l'Horreur économique ») et Olivier Mongin, directeur de la revue « Esprit »

Le Nouvel Observateur. - Pourquoi cette démarche qui consiste à livrer d'abord votre réflexion sur le Net ?

Ségolène Royal. - Pour élargir le cercle de la réflexion collective.

L'afflux des contributions sur le site desirsdavenir.org m'a épatée : qualité des analyses, richesse des propositions. Réfléchir avec d'autres, au sein du PS et en dehors, c'est comme ça que je travaille. C'est la démarche que je souhaite approfondir avec ce livre qui commence par la crise démocratique et abordera, de manière plus globale, l'ensemble des désordres dont souffre la France. Pour agir juste, il faut prendre le temps d'un diagnostic partagé. Les politiques font trop souvent l'impasse sur l'approfondissement de cet état des lieux. D'où la défiance et la distance que ressentent les citoyens. C'est pourquoi, dans un premier temps, je veux être à l'écoute des Français et construire ce diagnostic avec eux.

N. O. - Votre premier chapitre est consacré à la démocratie. C'est donc le point de départ de votre réflexion...

S. Royal. - Oui et ce sera aussi le point d'arrivée. Comment remettre d'aplomb un pays qui vit une crise politique et démocratique très profonde ? Que faut-il abandonner, améliorer, inventer pour que fonctionne
une démocratie en phase avec notre époque et avec l'attente politique réelle des citoyens ? On touche là à l'essentiel.

Nicolas Baverez. - Il y a dans votre document un certain nombre de faits - crise institutionnelle, crise démocratique, crise économique et sociale, crise d'identité d'une nation éclatée - sur lesquels la plupart des analystes s'accordent. Vous les qualifiez de « désordre démocratique», ce qui laisse penser qu'il existe des dysfonctionnements, mais non pas un problème majeur. Ce pourrait être un premier point de discussion : la
France traverse-t-elle une crise nationale majeure ? Je pense que oui. Je note que vous refusez d'aller à la conclusion : vous restez dans le discours traditionnel de la classe politique française qui ne tire pas toutes les conséquences des faits. Vous vous limitez à un discours de la dénonciation et de la compassion qui est le discours dominant à droite comme à gauche et qui explique qu'on ne parvienne pas à résoudre les problèmes de la France.

S. Royal. - Les questions que vous posez sont importantes, mais chaque étape en son temps. Le fond du problème, c'est que les Français en ont assez. Ils ne veulent plus de cette France de l'insécurité sociale et du déclin, de cette France tirée vers le bas par des politiques de l'impuissance. Si je vous donne l'impression d'édulcorer les choses, c'est qu'en tant que responsable politique mon rôle est aussi d'identifier des espaces d'espérance qui seront ensuite des points d'appui pour agir. Cela n'a rien à voir avec la compassion qui est une forme de mépris.

Olivier Mongin. - Avant de détailler les dysfonctionnements de la démocratie française, ne faut-il pas, comme préalable, prendre acte d'un malaise historique. Les Français s'inquiètent du devenir de leur pays parce que le discours politique n'intègre plus les grands événements actuels dans un récit. Depuis une trentaine d'années, la France a vécu le tournant européen et celui de la mondialisation. Ce sont des ruptures historiques qui appellent réinscription concrète dans l'histoire. Vous voulez apparaître comme propulsée par la démocratie d'opinion. Mais on attend de vous que vous nous racontiez l'histoire de ce pays telle qu'elle est en train de s'écrire.

Viviane Forrester. - Nous sommes en effet au sein d'une mutation de civilisation non encore suffisamment prise en compte politiquement, en particulier au niveau du travail. Le terme vague de « mondialisation » ne
convient pas : il présente comme un phénomène fatal ce qui résulte d'une idéologie politique ultralibérale, laquelle impose une économie virtuelle qui tue l'économie réelle. Il donne cette idéologie comme inéluctable. Or le grand danger revient à croire que nous sommes devant un fait accompli auquel il faut nous ajuster. Alors qu'il s'agit d'une idéologie à laquelle nous sommes capables de nous opposer. D'autres ont pu disparaître, extrêmement puissantes et que l'on a pu croire en leur temps « faites pour durer ». Le XXe siècle en témoigne. Aujourd'hui, faire de la politique ou, mieux, du politique, c'est résister à cette régression au XIXe siècle, que nous impose l'ultralibéralisme, masqué sous le terme de « mondialisation ».

S. Royal. - Oui, c'est le refus d'un système régressif, mais c'est aussi la capacité de proposer des actions et de les mettre en oeuvre. A Olivier Mongin, j'ai envie de dire qu'on peut ouvrir les yeux des citoyens sur le monde à condition de régler les problèmes qui dégradent leur vie quotidienne et de répartir les efforts de manière équitable. J'évoque dans mon texte ce paradoxe d'un pessimisme collectif et, malgré tout, d'un certain optimisme individuel. Les Français, exaspérés, attendent des politiques quelque chose qui ne vient pas. Mon sentiment profond c'est que, pour sortir de cette crise démocratique, il faut une autre façon d'agir, de respecter les citoyens, de faire campagne et de gouverner, et donc, pour commencer, une autre manière d'élaborer les diagnostics. Regardez ce qui s'est passé avec le CPE : le débat sur les causes réelles du désarroi des jeunes n'a jamais eu lieu. Pis : les décisions ont été imposées sans aucune discussion avec ceux qu'elles concernent directement. La raison de la révolte des jeunes est d'abord là. Je pense que pour rétablir la confiance il faut que les citoyens perçoivent qu'on a bien identifié avec eux ce qu'ils vivent. Le meilleur moyen, c'est encore de leur demander ce qu'ils en pensent. Je crois, moi, à l'expertise citoyenne. Ce n'est pas, à mes yeux, un moyen pour court-circuiter les corps intermédiaires, mais une nécessité pour mieux identifier les attentes. Si l'on est capable de cette écoute - ce que je fais en ce moment -, dans une deuxième étape, on peut dire : voilà ce qui est juste et voilà ce qui ne l'est pas, voilà pourquoi on va avancer dans telle direction et pas dans telle autre.

Dire, Nicolas Baverez, que ce qui bloque, ce qui empêche les réformes, ce sont les corporatismes, me paraît incomplet. Non, ce qui rend les changements difficiles, c'est d'abord l'absence de respect des citoyens et
le déficit de confiance qui en résulte. D'ailleurs, les corporatismes sont partout : tout le monde est corporatiste ! Il y a un corporatisme scolaire, un corporatisme des quartiers et celui des beaux quartiers vaut bien celui des quartiers en difficulté. Mais on dénonce toujours celui des quartiers pauvres et jamais l'entre-soi des plus privilégiés ou des élites accrochées à des privilèges bien plus communautaristes.

N. Baverez. - Ce citoyen expert, je me demande si ce n'est pas un citoyen réalité, l'équivalent dans l'ordre politique du consommateur de téléréalité. Vous êtes en train d'inventer une campagne vraiment nouvelle, une campagne postpolitique. Je me demande si ce n'est pas dangereux, plus dangereux encore que la démocratie d'opinion, puisque vous vous adressez directement aux individus. Vous achevez ainsi la désacralisation et la délégitimation du politique. Vous lui substituez la captation des désirs individuels, au risque de désintégrer l'espace public. Vous n'avez plus besoin d'affronter l'adversaire, vous contournez
les partis, vous contournez les médias, vous vous adressez directement aux sympathisants. Mais en supprimant le débat public vous rendez impossible la définition du mandat politique sans lequel il est impossible de moderniser la France.

S. Royal. - Vous décrivez très exactement ce que je suis en train de faire, sauf que je crois que c'est ainsi qu'on peut répondre à la crise politique. On ne peut pas dire que cette crise est profonde et la combattre
avec les méthodes qui ont échoué. Les citoyens sont fins, cultivés et très politiques. Je crois à la légitimité de leur participation. Le risque de désintégration politique existe, vous avez raison, mais dans un premier temps seulement. Le citoyen prend la parole individuellement mais, très vite, il entre en interaction avec les autres, et un nouvel espace public se reconstruit, plus complexe donc plus vrai. A moi ensuite, forte de ce collectif reconstitué, de jouer mon rôle de médiatrice de la démocratie républicaine. En proposant une synthèse, de dire ce que je retiens et ce que je ne retiens pas.

O. Mongin. - Mais votre site risque de ne regrouper que les personnes qui sont déjà de votre avis. Quand vous confrontez-vous à ceux qui ne pensent pas comme vous ?

S. Royal. - Je débats sur le Net et dans les réunions publiques, je réponds à ceux dont je ne partage pas les arguments. Mais la vraie confrontation aura lieu pendant la campagne électorale, vision contre vision et projet contre projet.

N. Baverez. - Votre méthode va vous donner un modèle hyperindividualiste ! Comment allez-vous passer de cette agrégation de préférences personnelles à un projet politique collectif ?

S. Royal. - En associant les citoyens à la construction de l'intérêt général, comme je l'ai fait, par exemple, dans ma région pour définir les orientations d'une politique de l'environnement malgré des intérêts a priori fort divergents. Mais, encore une fois, chaque chose en son temps. Je suis actuellement dans une phase d'écoute, d'observation, d'expertise. Puis, dans une deuxième phase, viendra l'heure des choix. En septembre, je préciserai mes orientations thème par thème. Entre-temps, le projet du Parti socialiste, auquel je participe, aura été finalisé.

O. Mongin. - Comme Nicolas Baverez, je pense qu'internet ne suffit pas à recréer un espace public. Vos "citoyens experts" se heurtent aux mêmes problèmes que les "experts experts" qui font, eux aussi, des
analyses pertinentes. Elles dorment le plus souvent au fond d'un tiroir. Et si l'on n'arrive pas à les traduire politiquement, c'est parce que nous ne savons plus produire de la généralité. Nous vivons un monde fragmenté. Un monde de l'« entre-soi » que symbolise bien la bulle internet justement.

S. Royal. - Je ne prétends pas que la sphère internet résume à elle seule l'espace public même si elle en participe. Il existe évidemment d'autres lieux collectifs et espaces de débats. Je peux être d'accord avec votre constat, mais ma responsabilité, c'est de savoir comment sortir de cette situation par l'action  politique. Le monde se fragmente en effet mais, paradoxalement, cette fragmentation est vécue à la fois comme une menace et comme une aspiration. Par exemple, de plus en plus de Français souhaitent pouvoir choisir l'école de leurs enfants, ce qui va à l'encontre de notre tradition de sectorisation scolaire. Mais quand les gens perdent confiance dans la capacité de l'institution scolaire à faire réussir tous les élèves, quand ils voient que certains ont les moyens de détourner les règles et de choisir, pour leurs enfants, les meilleurs établissements, ils ne supportent plus d'être assignés malgré eux à des places dont les autres s'échappent. Pour sortir de ce que vous appelez « l'entre-soi », il faut commencer par tenir la promesse républicaine d'égalité. Un mot usé, galvaudé, mais une attente forte. Les Français y croiront à nouveau si on passe enfin de l'égalité formelle à l'égalité réelle. Cela se reconstruit secteur par secteur, au quotidien, concrètement. A l'école, dans le travail ou dans l'environnement que l'on considère à tort comme un domaine marginal. C'est au contraire un sujet majeur : les Français ont parfaitement compris que les inégalités de pouvoir d'achat entraînent des inégalités de sécurité alimentaire. Ils demandent aux politiques de régler aussi ce type de problèmes. Cela ne signifie pas qu'ils sont repliés sur ces seules préoccupations. Ils veulent également comprendre le vaste monde et s'y repérer. Et surtout qu'on leur dise, sans démagogie, sur quoi le politique est capable d'agir et sur quoi il ne peut pas peser. Par exemple, à cause de l'épuisement des ressources pétrolières, dans vingt ou trente ans, le plastique deviendra un produit de luxe. C'est une révolution colossale qui s'annonce, dont personne ne parle parce qu'elle demande des ruptures
inquiétantes. Je suis pourtant convaincue que les opinions publiques sont capables de l'entendre.

V. Forrester. - Vous avez le courage de dire qu'il faut savoir éventuellement reconnaître que l'on n'a pas de solution immédiate, et vous avez raison. Les Français ne demandent pas à être artificiellement rassurés, mais compris dans leurs inquiétudes, accompagnés dans leurs indignations. Surtout, ils attendent des perspectives politiques et pas seulement des ajustements à leurs soucis quotidiens. Que comptez-vous
faire pour lutter contre ce que j'ai appelé « l'Horreur économique » ? Pour dépasser le chantage des alternatives : flexibilité ou délocalisation, chômage ou précarité ? Pour reconnaître que les déficits publics représentent le plus souvent des bénéfices pour le public ?

Pour éviter les licenciements massifs perpétrés par des entreprises largement bénéficiaires ? Va-t-on continuer à laisser faire ces dernières ou va-t-on leur opposer des mesures efficaces ?

S. Royal. - Non. Je crois possible de pousser les entreprises à mieux assumer leur responsabilité sociale tout en améliorant leur compétitivité. Dans ma région, j'ai subordonné les aides publiques aux entreprises à leur engagement de ne pas licencier ou délocaliser si elles font des profits. J'ai également décidé de ne pas subventionner celles qui auront recours à des emplois précaires, CNE ou CPE.

N. O. - Pour en revenir au chapitre de la démocratie, à vous écouter, on voit bien le type de campagne que vous voulez mener mais moins le type de présidence que vous souhaitez incarner.

S. Royal. - Ne brûlons pas les étapes. Les Français disent très clairement de quoi ils ne veulent plus. Je suis, pour ma part, fidèle à une conception de la politique qui est la mienne depuis ma première élection : ne pas dire une chose en campagne et faire autre chose une fois élue.

N. O. - Par exemple, dans votre texte, il n'y a rien sur la réforme des institutions...

S. Royal. - C'est normal, je n'y formule pas encore mes propositions, j'y fais l'inventaire des  dysfonctionnements institutionnels : le cumul des mandats, les limites du débat public, le rejet du référendum local, la non-transparence des décisions, la dénaturation de la décentralisation, etc. Derrière le désordre démocratique, c'est la question de la responsabilité politique du chef de l'Etat qui est posée. Elu au suffrage universel, il doit être à l'avant-poste de l'action. C'est indispensable dans un pays moderne et à une époque où tout va très vite.

N. O. - Certes, mais la question n'est pas seulement de savoir comment on écoute les citoyens, mais comment on décide.

S. Royal. - On décide en ayant pris le temps d'un constat partagé et en assumant ensuite la plénitude de sa responsabilité, de son autorité. On s'entoure des meilleurs, on fait la synthèse, on mesure les interactions, on décide ensuite et on s'ajuste en permanence pour tenir le bon cap. Si on l'avait fait pour les jeunes, il n'y aurait jamais eu le CPE. Jamais on n'aurait mis dans le même sac les jeunes très diplômés et les jeunes non diplômés, des jeunes déjà très performants, parfois plus que des adultes, et d'autres qui n'ont pas accès au travail. C'est absurde. Je trouve d'ailleurs dépassées ces mesures prises en fonction de l'âge et scandaleuse la discrimination promise à toute une génération par la généralisation du licenciement sans motif. Dans la manière de gouverner, le soin apporté au partage et à la justesse du diagnostic est essentiel. Cela permet de tenir bon y compris pour engager des réformes difficiles. Mais s'entêter sur la base d'un diagnostic erroné et solitaire, c'est destructeur.

N. O. - Parier sur la démocratie participative quand on veut être président de la République, c'est assez audacieux.

S. Royal. - Je crois que les citoyens sont là-dessus très en avance sur certains politiques, qui ont encore une conception trop traditionnelle de l'exercice du pouvoir. Par réflexe corporatiste ou tout simplement parce que c'est plus confortable. Or l'opinion est en attente d'un véritable changement dans ce domaine. Si les Français se savent associés aux décisions qui les concernent, alors le lien civique et politique sera
renoué. Mais ils seront exigeants, ils demanderont des comptes.

O. Mongin. - Récemment, vous avez évoqué Blair et la « troisième voie ». Vous êtes la première, à gauche, à faire publiquement cette ouverture. Jusqu'à présent, ce thème est resté tabou. Etes-vous blairiste ?

S. Royal. - Non. Je n'adhère à aucun système aveuglément. Je pense en revanche que caricaturer et  diaboliser l'autre témoigne en général d'un grand vide de la pensée. Je n'aime pas cette paresse intellectuelle. J'ai simplement regardé ce que Tony Blair avait fait et répondu à des questions de la presse britannique. Il a massivement réinvesti dans les services publics. Il a aussi fait baisser le taux de chômage en général et celui des jeunes en particulier, avec une part de flexibilité, c'est vrai, et la persistance d'un grand nombre de travailleurs pauvres, mais aussi avec un message de dynamisme et de confiance faite aux jeunes, avec une interpellation des entreprises pour qu'elles leur donnent leur chance et leur confient des responsabilités. Ce qui manque cruellement en France. Ici, on a le CPE qui dévalorise le travail et tire les jeunes vers le bas. Je n'approuve pas tout ce que fait Tony Blair - regardez la grève dans les services publics locaux -, mais je lui reconnais le mérite d'essayer de comprendre son époque et d'y agir énergiquement et de pousser son pays à regarder le monde.

O. Mongin. - Etant donné votre sens de l'Etat, je vous aurais plutôt vue proche du modèle scandinave. Comment vous situez-vous exactement face aux trois modèles d'Etat-providence qui existent aujourd'hui en Europe ? L'anglo-saxon, qui est très lié au marché ; le français, qualifié de conservateur et de corporatiste, considéré comme le moins capable de s'adapter au contexte de la mondialisation et, à mon sens, inefficace et inégal ; et le scandinave, que l'on commence à découvrir aujourd'hui, c'est-à-dire un Etat fort qui produit une politique du plein emploi sans avoir peur de la flexibilité.

S. Royal. - Bien sûr, je me sens plus proche du modèle scandinave même s'il faut arrêter de raisonner en termes de « modèle ». C'est un raisonnement typiquement masculin. C'est facile de se faire applaudir dans
les meetings en disant qu'il faut sauver à tout prix « le modèle social français ». Mais ce n'est pas toujours honnête intellectuellement et les Français le sentent bien. Il vaut mieux faire le constat de ce qui marche
et de ce qui ne marche pas, de ce qu'il faut garder et de ce qu'il faut changer. Les Français perçoivent les limites de notre modèle ; en même temps, ils tiennent farouchement et légitimement à certains de ses
fondements : le droit aux soins, à la retraite, à une certaine sécurisation de la vie, à l'école égalitaire. Cela fait partie de l'identité française. Avec l'existence d'un Etat fort capable de redistribuer. Mais reconnaître les spécificités françaises et préserver ce à quoi nous sommes attachés n'oblige pas à l'immobilisme
et n'interdit pas de regarder ailleurs.

N. O. - Selon vous, est-ce que la nation doit être l'espace principal ? Ou bien est-ce l'Europe, le monde ?

S. Royal. - Le premier fédérateur, c'est la nation. Et la première chose à reconstruire, c'est la confiance dans la nation, qui seule permet d'avancer. C'est la condition pour redéfinir comment la France peut peser
en Europe et dans le monde. Et surtout comment elle peut agir et porter son message sans arrogance.

V. Forrester. -Les Français ont parfois la réputation caricaturale d'être arrogants. Mais on les sait, avant tout, capables d'analyses politiques lucides et courageuses ; capables, en grande partie, de ne pas se soumettre, de ne pas tenter de s'adapter à l'idéologie ultralibérale.

N. Baverez. - Je ne partage pas les idées de Viviane Forrester mais je trouve aussi que votre discours n'est pas offensif. Vous tombez dans le syndrome de la victimisation. La « réparation » ne permettra pas au pays
de se reconstruire comme nation et de se projeter dans l'histoire du monde. Il faut réinventer un projet politique positif pour la France dans le monde ouvert du XXIe siècle au lieu de cultiver les réflexes
protectionnistes.

S. Royal. - C'est pourtant par là qu'il faut commencer : s'attaquer aux désordres qui affaiblissent la France et angoissent les Français. Pour regarder le monde sans crainte et l'avenir avec appétit, il faut être
assuré de ce qu'on est, solide sur ses bases. Et pour remettre de l'ordre dans le désordre des choses, il faut aussi la justice. Voilà pourquoi je parle d'ordre juste et de sécurité durable. Il faut réparer la France, ses souffrances et ses inégalités, pour qu'elle reprenne toute sa part dans la relance de l'Europe. Et pour qu'elle s'inscrive dans le monde en s'adaptant, certes, à cette nouvelle étape de la modernité mondialisée,
mais sans subir je ne sais quelle fatalité sous prétexte de mondialisation. Réparer, c'est rétablir la  confiance. Et seule la confiance permet d'aller de l'avant. Il ne s'agit pas de victimisation mais de responsabilité. De volonté politique, d'efficacité dans l'action et d'intelligence collective.

Ses idées, sa méthode, sa stratégie

Ségolène Royal : Ce qu'elle a dans la tête

Face à la droite et à Nicolas Sarkozy, c'est elle, désormais, qui gagnerait la course à l'Elysée. Et pourtant beaucoup de Français se demandent encore ce qu'elle pense vraiment. Quel est son projet ? Quels sont ses atouts et ses handicaps ? Voici l'analyse du « Nouvel Obs » et, en exclusivité, les réponses de Ségolène Royal

Made in Ségo ! Le mot est tombé, au détour d'un de ces commentaires qui concluent les forums de discussion ouverts sur son site internet.
Celui-là était consacré au travail. Comment concilier le désir de sécurité des salariés et le besoin d'adaptation des entreprises ? Rien que du classique. Sur ce thème-là, Ségolène Royal a déjà beaucoup glosé. Dans le « Financial Times » notamment, au début de l'année. Elle avait dit «souplesse». En anglais, on avait traduit «flexibility».Dans le landerneau socialiste, les commentaires acerbes avaient immédiatement fusés. La main dans le sac ! De l'hommage à Tony Blair, la dame du Poitou n'avait-elle pas versé dans le blairisme intégral et ce social-libéralisme dont la gauche française garde une sainte horreur ?

Dans ces cas-là, Ségolène Royal va au plus simple. Pas de démenti. Pas de justificatif alambiqué. Juste un changement de vocabulaire. Elle parlera donc désormais d'agilité. «Je souhaite rééquilibrer le rapport
salariés-employeurs en offrant la sécurité aux uns tout en donnant aux autres l'agilité dont elles ont besoin pour s'adapter aux évolutions de la conjoncture, aux progrès technologiques et à l'intensification des échanges. Aujourd'hui, cette agilité, les entreprises la gagnent aux frais des salariés. C'est cela qu'il faut changer.» Le glissement sémantique comme art du déminage politique ! Et si, à l'origine du « royalisme » qui déferle aujourd'hui sur la gauche, il y avait un travail subtil sur ces mots qui, à force d'être répétés et  déformés, ne veulent plus rien dire et font perdre toute crédibilité à ceux qui les emploient ?

Des exemples comme celui-là, il y en a à la pelle. Hier, Ségolène Royal parlait jusqu'à plus soif de "démocratie participative". Le concept était flou et un tantinet jargonnant. Elle préfère désormais louer le «pouvoir d'expertise» des simples citoyens sur leurs propres problèmes. «Discrimination positive» ? Même difficulté de compréhension. «Egalité réelle» fera donc l'affaire. Derrière tout cela, on cherchera en vain la patte des communicants patentés de la classe politique traditionnelle. Aucun contrat avec Euro-RSCG à 'horizon. Nul Séguéla dans l'opération. Pour sa com, Ségolène Royal teste ses intuitions avec sa vieille copine Nathalie Rastoin, qui est sans doute l'une des belles pointures de la profession. Mais l'essentiel est le fruit de ses propres intuitions et de son expérience personnelle. Le royalisme, c'est Ségo et sa petite entreprise poitevine. Tout le reste en découle. D'abord une remise en forme. Ensuite une synthèse. Enfin et surtout un don d'incarnation.

Pour comprendre, il faut remonter quelques mois en arrière. Début 2006, le phénomène s'impose. Les cotes de popularité explosent. Un personnage s'installe. Pour beaucoup, c'est une bulle. Médiatique, forcément
médiatique. Quand sonnera l'heure des propositions concrètes et du projet politique, c'est sûr, tout cela s'écroulera. Un livre est annoncé au printemps. L'heure de vérité. Enfin ! On sait maintenant ce qu'il en est
advenu : plus qu'un livre, ce sera un forum permanent et interactif. Presque un discours de la méthode. Chaque chapitre - il y en aura dix - livré à la critique et à l'expertise du citoyen-internaute. L'exercice durera jusqu'à la fin de l'été. Six mois de gagnés ! Ségolène Royal ramassera la copie juste au moment où s'ouvrira la procédure de désignation du champion socialiste. Comme timing, difficile de faire mieux.

Dans cette course, Ségolène Royal jouit d'un avantage absolu. Elle est en tête. Sans conteste. Elle est la plus performante face à Sarkozy. Tous les sondages en témoignent. Mais surtout les Français ne l'attendent pas là où ses concurrents la cherchent. Pour le moment, elle n'a planté que l'esquisse d'un projet. Et pourtant ! C'est elle qui, à gauche, a «le plus d'idées et de solutions aux problèmes» du pays (« le Fig Mag»-Sofres, 2 février 2006), loin devant Jospin ou DSK. C'est elle aussi à qui on fait le plus confiance «pour relancer et moderniser l'économie», avant même Sarkozy (« l'Expansion »-CSA, 8 mars 2006).

Ces enquêtes en série, qui ne font que mesurer, sous des angles différents, l'étonnante popularité de Ségolène Royal, sont autant de boucliers qui lui permettent d'installer, à petites touches, un style et une ligne qu'il lui aurait été impossible de définir dans l'urgence.
Longtemps, la nouvelle étoile du PS a été une adepte du coup médiatique destiné à faire sens et à frapper les esprits. Elle était ministre. Jamais en première ligne. Elle jouait dans les interstices d'un débat politique verrouillé par les poids lourds du parti. On lui concédait l'accessoire. Le futile. La famille, les enfants, le cadre de vie... Même après 2004, à la présidence de la région Poitou-Charentes, c'est dans une relative indifférence que Ségolène Royal a forgé un discours plus global sur la démocratie et ses nouvelles règles, sur les nouveaux enjeux aussi d'un débat gauche-droite ancré dans les problèmes quotidiens des Français.

Au lendemain du référendum sur la Constitution européenne, en juin dernier, devant un conseil national du PS où l'on ne parlait que du sort réservé à Fabius, qui l'a ainsi entendue dire à la tribune que la campagne avait été «un grand moment démocratique» ? Qui l'a vue poser les trois piliers d'un royalisme assumé : «La question démocratique, c'est à mon sens une question essentielle»; «l'autre question centrale est celle de la fracture territoriale»; «la question de l'école est à mon avis la question majeure. Il va falloir faire une évolution dans le système scolaire» ?

Depuis qu'elle est devenue star, Ségolène Royal n'a guère innové. En apparence ! Car derrière la permanence des thèmes abordés, il y a ce qui fonde sa démarche élyséenne. Les mots, les slogans, les formules. Ils sont tous l'expression d'une synthèse originale et risquée visant à imposer un nouveau style de campagne, et plus largement une autre conception de la présidence, à l'écart des canons traditionnels - ou
tout au moins perçus comme tels - de la Ve République.

«Ordre juste» et «sécurité durable». A Arras, le 10 février, dans un discours écrit et raturé de sa main, les deux formules étaient soulignées en noir. Un mois plus tard, à Privas, lors d'un meeting de folie, elles  étayaient une sorte de manifeste du royalisme qu'il faut citer en entier tant il est révélateur : «Je considère, moi, qu'il faut remettre une morale sociale collective au coeur du projet que nous devons porter dans les mois et les années à venir. Il faut mettre un coup d'arrêt à cette descente, il faut rompre avec ce défaitisme, avec cet alignement vers le bas. Et c'est possible! [...] Il faut rétablir un ordre juste par le  retour de la confiance, par le retour de repères clairs, par le bon fonctionnement des services publics, par des règles d'honnêteté qui soient les mêmes pour tous, pour les petits comme pour les grands,
pour ceux d'en haut comme pour ceux d'en bas, afin qu'une sécurité durable se construise autrement qu'en dressant les gens les uns contre les autres, en dehors des provocations et des violences verbales
ministérielles qui ne sont que le signe d'une impuissance à garantir une tranquillité et une sécurité quotidiennes.» Fermez le ban !

Comme dynamitage du discours politique dans une optique présidentielle, on a rarement fait mieux, à gauche notamment. Le royalisme des mots est une promesse d'harmonie retrouvée que les images de la «candidate possible», dans sa tournée des popotes socialistes, ne font que renforcer. Femme, épouse, mère, militante, Ségolène Royal fonctionne sur le registre du volontarisme tranquille et de la réussite modeste.

Quand on veut, on peut, et quand on écoute, on sait. La notion de contrainte, dès lors que tout est affaire de volonté, est écartée d'emblée au profit de celle d'effort.

Cette posture - moralisatrice pour les uns, un brin démago pour les autres - percute deux modèles dont Ségolène Royal prétend qu'ils sont typiquement masculins. Au premier chef, celui du conquérant, à l'assaut
de la France. Genre Sarko et son Kärcher. Ou façon Villepin et son goût du vocabulaire couillu. Mais, au-delà du macho, c'est son alter ego, c'est-à-dire l'expert, qui est également visé. Celui qui d'en haut
élabore des programmes clés en main et propose aux Français sa compétence universelle pour régler leurs problèmes. Modèle DSK ou même Fabius, à sa façon.

La Ve République, dans son élection reine, a toujours fonctionné sur ce double registre, avec une prédominance des thèmes soit internationaux - la place de la France -, soit économiques et sociaux - la vie des Français. Dans une précampagne interactive dont le seul précédent est celui de Chirac en 1995, du temps de «la fracture sociale», Ségolène Royal ose un déplacement original vers des thèmes de société pour lesquels l'efficacité du politique n'est pas contestée. Le coeur du royalisme se situe à l'articulation du social et du sociétal, avec une attention particulière aux questions familiales et éducatives. Ce faisant, il fait le lien entre «des valeurs» et «des actes concrets». Il s'affirme comme une morale de l'action qui, dans la phase actuelle, offre assez peu de prise à la critique tant elle reste au niveau des principes.

Pour installer cette posture, il fallait trouver les mots qui la résument et la fassent comprendre. Ségolène Royal les a trouvés d'instinct, ces dernières semaines, autour de l'«ordre juste». Plus qu'une révolution, c'est une restauration. Plus qu'un programme, c'est une ligne de conduite. Ces mots, en effet, referment doucement la parenthèse ouverte, à gauche, en 1968. Ils s'inscrivent - mais sur un mode moins cérébral, moins autoritaire, moins masculin, dirait l'intéressée - dans une veine qu'avait explorée en son temps le premier Jospin, celui de l'alliance avec Chevènement. Ils montrent au final quelle est la véritable ambition du royalisme : non plus «changer la vie», comme le proclamait le vieux projet socialiste, mais rétablir les conditions d'une vie harmonieuse, après tant d'années de crise et de bouleversements.

De la critique sociale, on passe ainsi à la morale sociale, qui est sans conteste la dimension du blairisme le plus en phase avec le pragmatisme royaliste et sa contestation globale - et non simplement économique - du modèle libéral. Ce rappel à l'ordre - façon mater familias - célèbre les noces de la gauche et d'un  néoconservatisme clairement assumé. Il n'implique aucune critique des grandes institutions qu'il faudrait bousculer par principe. Le royalisme - et c'est au fond sa principale originalité - se veut réparateur. Il dit pourquoi mais pas encore comment. Il donne du sens mais pas encore de solutions. C'est aujourd'hui
sa force et demain, peut-être, sa limite.

François Bazin

(Source : Le Nouvel Observateur)

Posté par segoleneausud à 07:22 - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

    espaces

    Quand Ségolène aura fini "d'identifier des espaces d'espérances", elle pourra nous dire si elle a un vrai projet.

    J'ai du mal à croire qu'un site de soutien ose reproduire des propos aussi affligeants de sa candidate.

    Perversité ou stupidité ?

    Posté par utauookami, 29 mai 2006 à 09:50
  • Cher Utauookami

    Très bien, mais quel est "votre" candidat, et quel est son projet ?

    Merci de répondre.

    A bientôt !

    Posté par Olivier, 29 mai 2006 à 14:58
  • Espérance

    C'est pas important pour vous l'espoir, l'espérance. Pour une fois que quelqu'un replace les valeurs humaines au coeur du débat, elle se fait "allumer"... c'est incompréhensible. Les gens se plaignent de la distance entre les discours politiques et leurs difficultés quotidiennes, pourtant si réelles. Pour une fois que quelqu'un parle vrai, c'est pas assez "intelligent" c'est pas suffisamment compliqué pour être crédible ??? l'espérance n'est donc pas suffisamment une donnée importante ? Certains ont la mémoire courte.

    Posté par Lisa, 29 mai 2006 à 16:20

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